La réponse de Gütenberg à Mac Luhan… et à quelques autres.

Chroniques d'Algérie

Afin que nul n’oublie

Printemps 1959 à Corneille.

Après une longue histoire tumultueuse et souvent dramatique, aujourd’hui entre l’Algérie et la France c’est une affaire d’affection et de passion du fait des liens que le passé a tissé entre nos deux pays par des souvenirs d’épreuves et de douleurs. Il nous faut renouer le fil du dialogue sur ce qui, pendant trop longtemps n’a pas été exprimé, afin de reprendre ensemble l’Histoire en marche.

Des premiers pas viennent d’être effectués dans ce sens. Ainsi, au mois de juillet dernier, à l’occasion du 40ème anniversaire de l’Indépendance, le Président de la République Abdelaziz BOUTEFLIKA a inauguré à Alger une stèle rendant hommage à ces Français qui ont combattu aux côtés des Algériens lors de la guerre de Libération. Ce monument réhabilite la mémoire de ces oubliés de l’Histoire, véritables héros et acteurs primordiaux de la Révolution Algérienne.

C’est un geste politique et symbolique important qui rappelle le souvenir de ces Justes Français, peu nombreux, mais qui ont fait preuve d’un immense courage. Ils représentent aujourd’hui l’honneur de la France. De cette France, patrie des Droits de l’Homme, terre de Liberté, mère des Révolutions et des valeurs du Siècle des Lumières Grâce à eux, l’image de la France dans le monde, ne perdit pas tout à fait de son éclat au cours de cette guerre abominable. Ils sont des exemples pour notre époque qui manque cruellement de héros. Cette stèle leur rend justice et fait écho à la plaque dévoilée par Bertrand DELANOË, Maire de Paris, en Octobre 2001 sur le pont Saint Michel rappelant le souvenir des Algériens massacrés lors de la manifestation du 17 Octobre 1961 à Paris.

La Mosquée de Corneille

C’est pourquoi on ne peut s’empêcher d’évoquer la mémoire de tous ces Français engagés aux côtés des combattants Algériens, qui furent bien plus que les 121 du fameux manifeste signé avec J.P. SARTRE. Leur attitude courageuse témoigne de ce pourquoi tant d’hommes et de femmes, philosophes de renom ou citoyens de base, ont témoigné au péril de leur vie. Ce sont des disciples de MONTESQUIEU, de VOLTAIRE et de Jean Jacques ROUSSEAU, ces jeunes Français qui, d’une façon ou d’une autre autre, ont dit non à une guerre injuste. Il faut rappeler entre autres les grandes figures du Docteur Pierre CHAULET, de André MANDOUZE, Fernand YVETON, Maurice AUDIN, Henri ALLEG et Maurice LABAN, originaire de Biskra qui rejoint le maquis et sera tué les armes à la main en même temps que l’Aspirant MAILLOT. Et tous les autres, ces anonymes dont l’Histoire n’a pas retenu le nom.

Les femmes aussi, héroïnes de la guerre d’Indépendance. Tels les destins entrecroisés et tragiques de ces deux jeunes femmes dont le nom reste attaché à cette région des Aurès. L’une, Algérienne native de Mérouana, ZIZA Massika combattante intrépide et infirmière de l’ALN, tuée à 25 ans lors d’un bombardement à Collo en petite KABYLIE, en septembre 1959, près de l’hôpital dont elle était responsable. L’autre Française et Algéroise, Raymonde PESCHARD, arrêtée au cours de l’été 1959, non loin de Batna, dans le secteur de RAS EL AIOUN, Mechta Ghélia au pied du Djebel BOUTALEB où elle fut torturée et massacrée par les bourreaux colonialistes. Toutes deux se connaissaient car elles étaient infirmières de l’A.L.N. et symbolisent, comme dans une tragédie antique, le combat de celles et de ceux qui sacrifièrent tout à leur idéal de justice et de liberté.

Afin que nul n’oublie la grandeur de leur sacrifice, il est important aujourd’hui que certains racontent ce qu’ont fait ces Femmes et ces Hommes, le souvenir de leurs actions héroïques, afin que cela ne meurt jamais et ne s’efface de la mémoire avec le temps.

Mais le meilleur hommage ne leur a-t-il pas été rendu par l’Histoire elle même ?

Nombreux sont ceux qui des deux côtés de la Méditerrannée pensaient l’indépendance de l’Algérie irréalisable, la pensaient impensable! L’Algérie était tellement intégrée à la France coloniale, elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Cette France dont la puissance était si grande qu’elle pouvait décourager n?importe quelle volonté de lui résister.

Et pourtant il y eut 1962 et l’avènement de l’Indépendance de l’Algérie.

En cette année 2002, l’Algérie revient en force sur le devant de la scène française, au centre du débat. Quarante ans après l’anniversaire de l’Indépendance , non seulement l’Algérie barre la Une de bien des journaux, mais elle fera aussi l’événement de l’année 2003 , DJAZAIR, l’année de l’Algérie en France . C’est que depuis quelques mois, les bouches commencent à s’ouvrir et la parole se met à circuler sur cet épisode de notre histoire longtemps occulté. Le triptyque de Patrick Rotman sur la torture ‘L’ennemi intime’ projeté sur FR3 constitue un choc qui, loin d’être un aboutissement, doit représenter le début d’une clarification nécessaire pour exorciser les années de guerre et de souffrances faites au peuple algérien en lutte pour sa Libération.

Revenir

Tout finit par arriver dans une vie d’homme. Y compris le souhait toujours renouvelé de revenir sur cette terre d’Algérie si attachante, quittée une quarantaine d’années auparavant dans le fracas de la guerre. Bien du temps a passé depuis et l’on garde au fond de soi le vif désir de retrouver les personnes et cette part de mystère laissée dans le bled. Et puis un jour, à force de l’avoir désiré, le déclic se produit : mon retour sur le sol Algérien à l’invitation de l’UNJA pour le 15ème Festival international de la jeunesse en août 2001 dans l’allégresse du rassemblement des jeunes du monde entier qui ont sensiblement l’âge que j’avais en posant le pied pour la première fois sur le sol algérien. Flot d’émotions considérables.
Enfin, j’y suis de nouveau, grâce à deux amis que je ne saurais oublier : le Dr BELAID Abdelaziz, dynamique et entreprenant Secrétaire général de l’UNJA et OUMALOU Amer, Président de la section d’Algérie de l’Union Internationale de la Presse Francophone, sans qui ce retour aux sources n’aurait pas été possible.

LE 2/7° R.T.A.

C’est une longue histoire que celle qui a transformé l’anxiété de mon premier départ pour l’Algérie en cette joie du retour bien des années plus tard. Le gouvernement de l’époque avait sans doute cru me jouer un bon tour en brisant une fois pour toutes mes positions anticolonialistes par une mesure disciplinaire assez exceptionnelle : mon envoi direct sur le terrain dès le premier jour d’incorporation dans une unité de pointe, le 7éme Régiment de Tirailleurs Algériens, stationné dans les Aurès. Après les premières semaines un peu difficiles et déstabilisantes dans cet univers ô combien différent de celui que je venais de quitter, peu à peu j’éprouvais la sensation de découvrir un monde nouveau, une civilisation différente, au contact direct de mes camarades jeunes appelés musulmans, incorporés de force tout comme moi sous les drapeaux pour une durée de 27 mois. Et puis aussi la rencontre avec la fière population des Aurès, cette région belle et farouche où j’ai appris à connaître et à aimer l’Algérie. Ce fut la découverte d’un monde envoûtant et surtout la compassion et l’attachement pour les plus humbles, les plus démunis, ces habitants que des années de présence coloniale laissaient dans la misère et le dénuement auxquels venaient s’ajouter le fardeau de l’oppression militaire. Lors de mon affectation au 2ème Bataillon du 7ème R.T.A. à Mac Mahon-Aïn Touta, début d’un long périple dans la région de Batna, cantonné dans des tâches administratives, par bonheur, je n’ai jamais été confronté à un engagement avec les maquisards algériens. Au fil des mois, se sont noués des liens fraternels dans ce contexte pourtant hostile où chaque sourire, chaque main tendue, trouvaient un écho et une dimension autrement plus importante que dans la grisaille de la routine quotidienne de nos villes. Peu à peu s’est opérée cette mutation fondamentale d’une aventure militaire rejetée de tout mon être en une expérience humaine positive. Je songe ainsi à mon vieil ami TAHRI Rabah vétéran des campagnes d’Italie à Monte Cassino et d’Indochine, qui veillait sur moi comme sur son propre fils. Et puis aussi cet autre ami, ZIZA Ali, modeste employé de la Commune mixte de Corneille – Mérouana, père de deux fils engagés dans le FLN, dont j’ai appris, seulement l’an dernier, lors de mon retour en Algérie qu’il avait eu aussi une fille, héroïne de la Révolution Algérienne, ZIZA Massika, qui a donné son nom à des établissements publics dans la zone comprise entre Batna et Sétif d’où elle était issue.

Caserne du 2/7° RTA.

L’histoire finira par y voir clair

Non, ni la torture ni les atrocités indicibles commises en Algérie n’étaient inéluctables. Ceux qui les ont perpétrées l’ont fait de leur propre chef, c’est leur responsabilité. Rien ni personne ne saurait le justifier. Il faut le déclarer aujourd’hui, on aurait dû le faire beaucoup plus tôt, même si des voix se sont déjà élevées que peu de monde était prêt à entendre. Un jour viendra peut-être où il faudra juger les coupables de ces crimes innommables. De toute façon, si nous ne savons pas le faire, l’Histoire finira par y voir clair et désignera les responsables. Dans ce lourd passif, il convient de rappeler l’action généreuse et courageuse de cette poignée de Français qui ont su venir en aide au peuple algérien aux pires moments de la colonisation ou lors de sa lutte révolutionnaire. De ceux là on ne parle plus guère aujourd’hui. Pourtant, on leur doit les rapports chaleureux qui unissent encore l’Algérie indépendante à la France.

Gendarmerie de Corneille

Edifier l’avenir

Il n’empêche que c’est un pays totalement démantelé qui accède à son indépendance en 1962. La majeure partie de ses cadres valeureux sont tombés durant les longues années de guerre et, par dessus tout, la sauvagerie et le vandalisme de l’OAS, mettant un point final à 130 années de présence coloniale, laissent l’Algérie saignée à blanc dans un état d’analphabétisation quasi générale. Malgré cet holocauste, sans une plainte, le peuple algérien s’est mis à la tâche en se tournant vers l’avenir. Ceux qui sur le terrain ont pu juger de l’indomptable courage de ce peuple luttant sur les pentes arides des djebels brûlés par la fournaise des combats sans merci et du soleil savent que ce peuple-là, au bout du compte, ne se laissera pas frustrer d’une victoire historique qu’il a si douloureusement arrachée. Qu’on se souvienne encore que c’est ce peuple en guenilles, disposant d’armes souvent dérisoires, qui a osé défier l’une des plus puissantes armées du monde.
Ce passé glorieux montre bien la maturité politique et le courage dont le peuple algérien a su faire preuve pour aboutir le 5 juillet 1962 à son Indépendance. C’est le meilleur gage de confiance en l’avenir pour que, malgré les difficultés qui restent à surmonter, l’Algérie puise au fond d’elle-même l’énergie dont elle a déjà su faire preuve afin de poursuivre sa marche vers le progrès.

Que l’apparition au large, par une matinée radieuse, de ses montagnes bleutées, n’étreigne plus d’une sourde angoisse le voyageur de l’avenir comme ces jeunes appelés du contingent qu’on envoyait là-bas mener une guerre fratricide dont ils n’avaient pas voulu.

Dans sa grande sagesse, le peuple algérien n’a jamais confondu la poignée de mercenaires au service de la guerre coloniale avec la majorité de la nation française si attentive à cette terre de l’autre rive de la Méditerranée.
Au delà de la douleur vive encore sensible, faisons le choix de mettre en lumière cette relation forte qui lie nos deux sociétés. Qui sait même, si les épreuves endurées n’auront pas aidé nos deux peuples à mieux comprendre qu’ils sont faits non pour se combattre, mais pour marcher fraternellement ensemble sur la route de la civilisation.

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